Pour quelle raison redoutons-nous la mort au point d’éviter à tout prix de la regarder en face ?
Sans doute la raison la plus profonde de notre peur de la mort est-elle que nous ne savons pas qui nous sommes. Nous croyons en une identité personnelle, unique et distincte; pourtant, si nous avons le courage de l’examiner de près, nous nous apercevrons que cette identité est entièrement dépendante d’une liste interminable de données, telles notre nom, l’histoire de notre vie, nos compagnons, notre famille, notre foyer, notre travail, nos amis, nos cartes de crédit… C’est sur souvenir fragile et éphémère que nous nous reposons pour assurer notre sécurité. Mais lorsque tout ceci nous sera enlevé, aurons-nous alors la moindre idée de qui nous sommes vraiment ?
En l’absence de nos supports financiers, nous sommes directement confrontés à nous-mêmes, un personnage que nous ne connaissons pas, un étranger déroutant avec qui nous avons vécu mais que nous n’avons jamais voulu vraiment connaître. N’est ce pas pour cette raison que nous nous efforçons de remplir chaque instant de bruit et d’activités, même futiles et ennuyeuses, afin de nous assurer que nous ne resterons jamais seuls, en silence, en compagnie de cet étranger ?
Cela ne met-il pas le doigt sur un aspect fondamentalement tragique de notre mode de vie ? Nous vivons sous une identité s’emprunt, dans un monde névrotique de conte de fées qui n’a plus de réalité que la tortue fantaisie d’Alice au Pays des Merveilles. Grisés par l’ivresse de construire, nous avons bâti la demeure de notre existence sur du sable. Ce monde peut sembler merveilleusement convaincant, jusqu’au moment où la mort fait s’écrouler l’illusion et nous expulse de notre cachette. Que nous arrivera-t-il à ce moment-là, si nous n’avons aucune idée de l’existence d’une réalité plus profonde ?